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11/05/2020

Territoires, culture et classes sociales, Jean-Claude Chamboredon

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Jean-Claude Chamboredon, sociologue érudit et rusé, est décédé le 30 mars. Ses dernières publications remontaient aux années 1990 mais il était resté une figure incontournable des sciences sociales françaises. Depuis 2015, l’École normale supérieure et les éditions Rue d’Ulm avaient entrepris de faire revivre son œuvre en republiant ses principaux écrits en versions papier et électronique. Le présent livre vient clore ce projet éditorial. Il rassemble douze articles traitant tous des liens entre classes sociales, ancrages territoriaux et expressions culturelles, avec de nombreux développements sur les mutations de l'agriculture et du monde rural.

Un texte très intéressant retrace l'invention de « l'éternel paysan » à travers l'œuvre de Jean-François Millet. Chamboredon décrit les fondements sociaux, politiques et esthétiques de cette imagerie pittoresque et révèle l'opposition, chez ce peintre, de deux figures idéal-typiques : celle des prolétaires agricoles et manouvriers dépendants des grandes exploitations, et celle des paysans indépendants du bocage et des régions de foncier parcellaire. Ses toiles, tout en esthétisant la campagne, façonnent une nouvelle représentation de la paysannerie et célèbrent la force muette du peuple : dos courbés, réalisme rustique, petite vie des simples et des humbles.

Deux autres articles, novateurs au moment de leur publication (1980 et 1982), sont consacrés à la chasse. Pour Chamboredon, cette dernière ne relève pas seulement des pratiques viriles et des traditions populaires. Elle est aussi et surtout une activité sociale complexe, objet de lutte entre des groupes pour le contrôle de l'usage des espaces campagnards. Dans les années 1960 et 1970, elle permettait à des ex-ruraux « dépaysannés », partis habiter en ville, de garder des liens avec leurs commune et famille d'origine, ce qui explique la croissance significative de l'effectif national de chasseurs alors même que la population rurale baissait rapidement : la diffusion de la chasse était l'envers du processus d'urbanisation.

Plusieurs autres textes importants, publiés dans les années 1980, traitent du rural et de ses évolutions. Se démarquant des approches marxiste, fonctionnaliste et structuraliste alors dominantes, Chamboredon propose une lecture plus complexe en termes de groupes sociaux, de rapports de pouvoir et d'identité culturelle. Avec la déprise agricole, le rural était de moins en moins un espace de travail, de production, et de plus en plus un espace d'habitation (principale ou secondaire), de loisir, de repos, de folklore, de consommation d'environnement et de zones protégées. Ce passage de la campagne-agriculture à la campagne-paysage marquait l'emprise des habitants des villes sur les terroirs paysans, et la condamnation du rural à n'être plus, selon lui, qu'une « sorte d'équipement urbain ».

Bruno Hérault, Centre d'études et de prospective

Lien : Éditions Rue d'Ulm

10:11 Publié dans Agriculteurs, Société, Territoires | Lien permanent | Tags : chamboredon, histoire, rural, paysans, classes sociales, culture |  Imprimer | | | | |  Facebook

07/05/2020

Quelle gouvernance démocratique des circuits courts agroalimentaires ?

Un article publié dans la Revue internationale d'économie sociale traite de la question du fonctionnement démocratique des circuits courts et locaux agroalimentaires (CCLA). Il s'agit d'une préoccupation commune et récurrente dans les 17 collectifs (figure ci-dessous) accompagnés par le laboratoire Géolab de l'université de Limoges, lors d'une collaboration avec le réseau agriculture durable du Limousin (InPACT Limousin) de 2015 à 2019. Les auteurs ont cherché à évaluer la gouvernance effective de ces collectifs, au-delà des intentions démocratiques exprimées par les membres (discours), de la structure organisationnelle (statut juridique) ou des dispositifs techniques (règles formelles de réunion, outils d'animation et de communication, etc.). Ils renouent avec des recherches déjà anciennes sur les enjeux de pouvoir, dans les coopératives agricoles, entre membres salariés et non-salariés. Il s'agit aussi de prolonger la réflexion plus récente, dans le sillage de l'économie sociale et solidaire (ESS), sur les relations entre membres de structures au sein desquelles la participation n'est pas liée au capital détenu.

Description des 17 dispositifs de circuits courts et locaux agroalimentaires étudiés en Limousin

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Source : revue Recma

Faisant des sources informelles de pouvoir le cœur de leur étude, les auteurs en identifient trois grands types : liés au travail (qualité ou quantité de travail réalisé) ; liés aux dimensions économiques (qualité ou quantité des produits fournis) ; relevant de la sphère socio-politique (ancienneté dans le collectif, réseaux commerciaux ou sociaux). Dans l'ensemble des collectifs, une gouvernance polyarchique est observable, plus qu'une concentration par cumul des sources de pouvoir informel. Toutefois, l'article conclut sur la nécessité d'approfondir ce type d'analyse (psychologie sociale, monographies approfondies sur les formes de participation).

Claire Bernard-Mongin, Centre d'études et de prospective

Source : Revue RECMA

09:59 Publié dans Société, Territoires | Lien permanent | Tags : circuits courts, gouvernance, limousin |  Imprimer | | | | |  Facebook

La déterritorialisation rurale : approche théorique et étude de cas dans les Andes équatoriennes

Un article du dernier numéro de la revue Economía, Sociedad y Territorio reprend le concept de « déterritorialisation » pour analyser les évolutions de l'agriculture communautaire dans plusieurs pays d'Amérique latine : disparition de la paysannerie, déstructuration des formes traditionnelles d'organisation et déracinement des populations rurales, dans un contexte favorable à l’implantation des agro-industries. L'auteur applique ce concept à l’étude d’un territoire situé en Équateur, où une politique de promotion du contract farming et de développement rural a été mise en place à partir de 2007.

L'enquête menée auprès de 50 familles de la comunidad de La Chimba a permis d'étudier l'impact de la progression de la filière laitière industrielle sur les systèmes polyvalents traditionnels : des exploitations capables de se spécialiser deviennent, en tant que maillons de la chaîne de valeur, des acteurs fonctionnels de l'agro-industrie. Les transformations du territoire ont été quantifiées à partir de deux indices. Le premier est « l’indice de déterritorialisation », qui inclut la surface en monoculture, la consommation industrielle, la fréquence des pratiques traditionnelles, de solidarité et de réciprocité (participation à des activités communautaires), et la migration des jeunes. Le second est un « indice d'articulation au marché », incluant les ventes à l'agro-industrie, les crédits et revenus de l'activité laitière, les volumes et surfaces de production, et la commercialisation locale. Ces indices ont permis d'identifier, au sein de l'échantillon, 3 catégories de structures familiales :

- « entreprise rurale » (18 %) : exploitations capitalisées consacrées à l'élevage laitier, avec achat de terres, diversification des investissements et absence de pratiques de solidarité et de réciprocité ;

- agriculture « spécialisée » (54 %) : exploitations dont la quasi totalité des parcelles a été convertie en pâturages, avec faible demande de main-d’œuvre poussant à la migration des jeunes ; les pratiques de solidarité et de réciprocité sont occasionnelles voire inexistantes ;

- agriculture « paysanne » (28 %) : cette catégorie, en déclin, met en œuvre des pratiques de polyculture, d'autoconsommation, de solidarité et de réciprocité.

Selon l'auteur, cette méthode aide à mieux comprendre les évolutions des structures agricoles, en faisant le lien entre déterritorialisation et articulation au marché.

Corrélation des indices de déterritorialisation et d'articulation au marché

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Source : Economia, Sociedad y Territorio

Lecture : en ordonnée, indice d'articulation au marché, en abscisse, indice de déterritorialisation. Type 1 : entreprise familiale rurale ; type 2 : agriculture familiale « spécialisée » ; type 3 : agriculture familiale « paysanne ».

Hugo Berman, Centre d'études et de prospective

Source : Economía, Sociedad y Territorio

Droit et relocalisation des systèmes alimentaires

L’Institut de droit rural de l’université de Poitiers a organisé, le 11 mars 2020, un colloque consacré aux défis, pour le droit, du thème de la « relocalisation » des systèmes alimentaires. Des intervenants variés y participaient et les captations vidéos des différentes séquences sont accessibles en ligne. Divers sujets ont été abordés : les collectivités territoriales comme acteurs majeurs, la « démocratie alimentaire » locale comme processus à encourager, le foncier comme support à mobiliser, les moyens d'agir sur l'entreprise agricole, sur l'économie agricole et sur les filières.

Parmi les analyses présentées figure la nécessité de repenser la gouvernance du territoire. Bien que mentionnées dans la définition législative de la politique en faveur de l'agriculture et de l'alimentation, les collectivités locales ont peu de compétences en matière d'alimentation. Elles disposent toutefois de moyens juridiques leur permettant de développer leurs propres politiques : passation de marchés publics (dont restauration collective), urbanisme, foncier, développement économique. Elles doivent cependant tenir compte de la jurisprudence du Conseil d’État (1930), subordonnant cette intervention à deux conditions : la légitimité du besoin à satisfaire et la carence de l’initiative privée. Le foncier constitue un support à mobiliser, notamment pour pérenniser la vocation agricole d'un terrain. Plusieurs outils existent, dont la possibilité pour les départements de créer des périmètres de protection et de mise en valeur des espaces agricoles et naturels péri-urbains. La collaboration avec les SAFER est ici fondamentale.

Parmi les autres enseignements de ce colloque, on retiendra les échanges relatifs aux moyens juridiques d'action sur les filières agricoles, de la fourche à la fourchette. Bien qu'envisagées dans la loi d’avenir en 2014 et précisées par une résolution du Parlement européen (14/01/2014), les filières territorialisées sont très imparfaitement prises en considération par le droit. Dans ces conditions, une évolution juridique pourrait offrir deux voies complémentaires : d’une part une forme de « laisser agir » de ces filières, en levant les obstacles juridiques (ex. : critères locaux dans les marchés publics) ; d’autre part donner des moyens pour structurer de véritables filières locales (ex. : inclusion dans les obligations des projets territoriaux d'une clause similaire à celle, prévue par le Code rural, d'une part minimale de produits locaux dans les magasins de producteurs).

Franck Bourdy, Centre d’études et de prospective

Source : université de Poitiers

09:54 Publié dans 4. Politiques publiques, Société, Territoires | Lien permanent | Tags : droit, relocalisation, systèmes alimentaires |  Imprimer | | | | |  Facebook

06/05/2020

Une estimation de l'érosion hydrique des sols dans l'Union européenne

Dans un article publié dans la revue Remote sensing, une équipe du Joint Research Center mobilise des données issues de diverses sources européennes (CORINE Land Cover, enquêtes LUCAS, enquêtes sur la structure des exploitations, etc.), afin de mettre à jour l'estimation du niveau d'érosion hydrique des sols au sein de l'Union. Ce travail montre qu'entre 2010 et 2016, dernière année pour laquelle les données sont disponibles, l'érosion a diminué de 0,4 %, alors qu'une réduction de 9 % avait été estimée pour la période allant de 2000 à 2010. D'importantes disparités s'observent entre pays, les États de l'ouest (Allemagne, Danemark, France, Portugal) étant ceux où la baisse est la plus marquée (>5 %), en raison d'une forte progression des pratiques agricoles permettant de limiter l'érosion des sols (non labour, couverture des sols en hiver, etc.).

Source : Remote sensing

09:40 Publié dans Agronomie, Territoires | Lien permanent | Tags : sols, érosion hydrique, ue |  Imprimer | | | | |  Facebook

05/05/2020

L’avenir de la Nouvelle-Calédonie au prisme du foncier coutumier

En Nouvelle-Calédonie, l’accord de Nouméa de 1998 marque la pleine reconnaissance de l’identité kanak et des terres coutumières, définies comme inaliénables, insaisissables, incommutables et incessibles. En avril 2020, un article de Métropolitiques revient sur les caractéristiques et l’aménagement de ce « commun foncier », administré sur décision de la communauté pour servir les intérêts des populations autochtones.

La gestion coutumière des droits d’administration et d’usage

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Source : Métropolitiques

Héritage de la colonisation, les terres coutumières sont pour la plupart localisées à l’écart des principaux centres de développement économique, là où dominent par ailleurs les propriétés privées et domaniales. Cette fracture territoriale se traduit par un exode rural vers les pôles urbains de l’ouest et l'intercommunalité du Grand Nouméa. Une valorisation économique (notamment agricole) de ces terres se développe, au moyen d’un outil juridique original, le Groupement de droit particulier local (GDPL), qui permet à un représentant de la communauté de recourir au droit commun tout en retranscrivant la décision coutumière. Ce dispositif peut redessiner les espaces ruraux, comme le montre l’aménagement d’un village mélanésien par la grande chefferie du district de Wetr (Lifou).

Source : Métropolitiques

09:27 Publié dans Territoires | Lien permanent | Tags : nouvelle-calédonie, foncier, coutumier |  Imprimer | | | | |  Facebook

15/04/2020

Covid-19 et autonomie alimentaire

Un numéro de mars 2020 des Analyses et perspectives de l'APCA envisage les principales implications de cette épidémie et des mesures adéquates de gestion du système alimentaire français. Parmi les points clés abordés figure l'« autonomie alimentaire nationale » : couverture globale des consommations par les productions françaises pour les céréales, les pommes de terre, la plupart des productions animales, etc. ; situation plus hétérogène pour les fruits et légumes. Les auteurs soulignent ensuite l'« importance décisive du facteur travail », pour l'agriculture (saisonniers en particulier), les industries agroalimentaires, la distribution et le transport routier de marchandises. L'hétérogénéité de la production alimentaire sur le territoire rend essentielle la logistique des échanges entre régions. Par ailleurs, la fermeture des commerces alimentaires non essentiels et d'une partie des marchés de plein vent est également un problème. La « responsabilité décisive » de la consommation finale dans le maintien des exploitations, en particulier pour les produits de saison et les produits frais, est également soulignée. Pour finir, les auteurs invitent à « remettre sur l'établi l'idée d'autosuffisance alimentaire ».

Source : APCA

09/04/2020

L'ingénierie territoriale au service de la transition agricole et alimentaire

Dans un rapport publié fin février, les gions de France et l'association RESOLIS présentent 25 mesures régionales emblématiques pour accompagner la transition agricole et alimentaire. Ces mesures, choisies parmi un échantillon de 100 fiches descriptives recensées auprès de ces collectivités territoriales en 2019, sont classées en fonction des cinq axes énoncés dans le Livre blanc des Régions pour une agriculture durable et une alimentation responsable paru en décembre 2018. Plus d'un tiers des dispositifs cherchent à agir sur la structuration de filières et la mise en réseau d'acteurs, et la plupart utilisent l'outil des subventions (42 %), pour des projets dont les budgets varient généralement entre quelques centaines de milliers et plusieurs millions d'euros.

Répartitions des dispositifs selon les cinq axes du Livre Blanc

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Source : Régions de France

L'intérêt des Régions est particulièrement marqué pour l'axe « Simplifier l’accès aux soutiens publics et les réorienter vers la transition en partant des projets d’acteurs et des territoires » : il regroupe 41 % des mesures répertoriées. Si 60 % des acteurs soutenus par ces dispositifs viennent du secteur de la production agricole, les projets font aussi appel à une variété d'acteurs publics et privés. Ainsi, le dispositif Alterna (Nouvelle Aquitaine) mobilise des crédits publics régionaux et européens (FEADER, fonds Juncker) pour favoriser l'accès au financement pour les projets risqués ou pour les nouvelles entreprises sans historique de crédit, en allégeant les conditions et exigences en cas de garanties insuffisantes : le dispositif est déployé en partenariat avec trois banques qui proposent et octroient les prêts, et avec des « points relais » variés (chambres d'agriculture, coopératives, associations, fédérations de producteurs, etc.). D'autres mesures font aussi la part belle aux associations d'acteurs (chambres d'agriculture, instituts techniques et de recherche, fermes expérimentales, etc.), à l'expérimentation et au portage des projets par les acteurs locaux. Il s'agit, par exemple, du soutien de collectifs d'agriculteurs rassemblés autour de la réduction de l'impact environnemental (sols, émissions de gaz à effet de serre, etc.) en Bretagne, ou de la recherche d'une autonomie protéique pour les exploitations d'élevage dans les Pays de la Loire. Ces mesures illustrent l'évolution actuelle de l'ingénierie territoriale face aux enjeux de la transition, en particulier pour essayer de déverrouiller les blocages économiques et financiers.

Marie-Hélène Schwoob, Centre d'études et de prospective

Source : Régions de France

18:06 Publié dans 4. Politiques publiques, Territoires | Lien permanent | Tags : ingénierie territoriale, transition, régions |  Imprimer | | | | |  Facebook

08/04/2020

Décryptage de 70 ans d'occupation des sols en Île-de-France

Réalisé à partir de photographies aériennes couvrant l'ensemble du territoire francilien, le Mos (Mode d'occupation du sol) distingue les espaces naturels, agricoles, forestiers (NAF) et urbains. En s'appuyant sur les différentes éditions du Mos, de la première en 1949 à la dernière en 2017, l'Institut Paris Région décrypte, dans une Note rapide de mars 2020, les évolutions de 70 ans d'usage des terres en Île-de-France. Elle montre que, sur cette période, les NAF ont vu leur étendue se réduire de 164 000 ha, alors qu'ils en couvraient plus d'un million et occupaient 91 % de la superficie régionale en 1949. En cause, le développement de l'habitat à la périphérie de Paris, la capitale ne concentrant plus que 18 % de la population francilienne en 2017, contre 40 % en 1949. Le phénomène affiche toutefois une forte inflexion puisque l'artificialisation de NAF est passée, en moyenne, de 3 330 ha/an entre 1949 et 1982, à 590 ha/an entre 2012 et 2017, la majeure partie de la production de logements se faisant désormais en renouvellement urbain.

Source : Institut Paris Région

18:01 Publié dans Territoires | Lien permanent | Tags : ile-de-france, occupation des sols, naf |  Imprimer | | | | |  Facebook

16/03/2020

Histoire rurale de l'Europe. XVIe-XXe siècle, Laurent Herment (dir.)

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Cet ouvrage collectif, couvrant une large période, s'appuie sur les développements les plus récents de la recherche européenne en histoire rurale. Coordonné par Laurent Herment (CNRS) et rédigé par quelques-uns des meilleurs professeurs et chercheurs du moment, il est plus précisément consacré aux processus de développement des activités agricoles. Cinq grandes questions précisent cette problématique générale : qu'entend-on par « croissance agricole » ? Comment la mesurer ? Quels en sont les principaux facteurs et causes ? Quels sont ses rythmes et temporalités habituels ? Comment se distribue-t-elle dans l'espace ?

Les réponses apportées au fil des études de cas (pays ou régions) multiplient les points de vue et les résultats novateurs, et finissent par dresser un tableau complet de l'évolution des campagnes en Europe. On comprend alors mieux la diversité des trajectoires agricoles nationales, soumises aux contraintes économiques et géographiques. Les questions d'épistémologie ne sont pas oubliées, plusieurs chapitres traitant du renouveau des méthodes quantitatives en histoire rurale. La contribution des institutions au développement des campagnes est un autre leitmotiv du livre : impacts des lois et des politiques, extension du droit de propriété et de celui des contrats, etc.

On retiendra en particulier le chapitre de Piet van Cruyningen, montrant que les lourds investissements consentis par les bourgeois hollandais (dès 1400), pour protéger les villes en régulant les eaux, ont directement contribué au décollage de l'agriculture. L'irruption de ces capitaux modifia les rapports à la propriété, enclencha un processus de spécialisation et de croissance de la taille des exploitations, facilita l'achat de bétail et de bâtiments. Tout aussi intéressant est le chapitre de Giuliana Biagioli, sur la diversité inter-régionale des voies du développement agricole en Italie, selon les degrés de résistance du féodalisme et les innovations locales. De son côté, Llorenç Ferrer-Alos s'intéresse aux liens entre espaces urbains et ruraux en Espagne, à l'industrialisation des zones rurales et à la pluriactivité agricole. Concernant notre pays, Gérard Béaur et Jean-Michel Chevet mettent en doute l'idée, largement répandue, d'un « modèle français » dominé par un foncier émietté, une petite propriété paysanne engluée dans le travail routinier et l'autosubsistance. Comme l'Angleterre, nous avons aussi eu nos large farms et nos fermiers capitalistes, engagés dans l'investissement et tournés vers le marché.

Au total, de chapitre en chapitre, les auteurs montrent que la mauvaise habitude consistant à juger le passé à partir du présent véhicule des visions anachroniques et fausses sur les progrès historiques des agricultures européennes. On retiendra aussi qu'il n'y a pas un schéma préétabli de développement, mais une diversité de trajectoires, faites de continuités et d'aléas avec, pendant des siècles, de vraies fragilités des dynamiques de croissance agricole.

Bruno Hérault, Centre d'études et de prospective

Lien : Éditions EHESS

17:08 Publié dans Société, Territoires | Lien permanent | Tags : herment, rural, histoire, agriculture, europe |  Imprimer | | | | |  Facebook

Les politiques alimentaires des villes allemandes

Après une deuxième moitié de XXe siècle plutôt favorable aux institutions centrales et nationales, on assiste depuis vingt ans en Europe au renouveau des politiques urbaines alimentaires, notamment en Allemagne. Cet article analyse cette réémergence des enjeux alimentaires sur l'agenda politique des municipalités. Quelles capacités et quels outils ont-elles à leur disposition en la matière ? Comment les mettent-elles en œuvre, avec quels acteurs et quelles ressources ?

Les politiques alimentaires des dix plus grandes villes allemandes (de 500 000 à 3 millions d'habitants) sont analysées, au travers des processus (impulsion, mise en œuvre, résultats) et des types d'instruments mobilisés. Les auteurs ont procédé à une soixantaine d'entretiens avec des acteurs de profils variés et ils ont étudié 41 documents officiels de programmation politique, sur la période 2000-2014, renseignant sur le cycle de construction des politiques alimentaires urbaines.

Les résultats mettent en évidence une faible intégration des enjeux alimentaires dans les politiques urbaines (figure ci-dessous). Les ressources dédiées sont limitées et l'action publique en matière d'alimentation résulte d'une collection de projets sectoriels à petite échelle (problem-oriented), impulsés par des acteurs divers (entreprises, ONG, collectifs citoyens, administration, etc.) et bénéficiant de financements extérieurs à la municipalité (Agenda 21 locaux, réseaux Fair Trade Towns, etc.). Les priorités sont la santé publique, l'approvisionnement de la restauration collective et l'information des citoyens. Ce dernier registre est particulièrement utilisé, pour influer sur la consommation alimentaire. Les métropoles ont aussi recours, dans une moindre mesure, à des incitations économiques : production biologique, rémunération de services écosystémiques, etc. Les instruments réglementaires ou de planification urbaine, ciblant l'amont du système alimentaire et qui permettraient une intégration plus large (production, transformation), sont eux peu utilisés.

Orientation des approches et projets de politiques alimentaires des 10 plus grandes villes allemandes

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Source : Food Policy

Claire Bernard-Mongin, Centre d'études et de prospective

Source : Food Policy

03/02/2020

Les paysages ont tendance à se simplifier au cours du temps

Des géographes de l'université de Cincinnatti ont posé ce diagnostic en analysant l'évolution de la composition des paysages à l'échelle mondiale, entre 1992 et 2015, à l'aide d'images satellites haute résolution. L'étude a porté sur près de 1,8 million des carreaux de 9 km de côté, répartis sur tous les continents. 15 % d'entre eux ont connu, sur la période, une transition d'un type à un autre (agricole, forestier, urbain, etc.). En analysant finement les transformations d'une multitude de paysages différents, les chercheurs simulent leurs trajectoires à long terme. Utilisant la méthode Monte-Carlo, ils reproduisent alors l'évolution la plus probable d'un paysage donné, sans pour autant l'expliquer par des facteurs socio-économiques ou écologiques.

À partir d'un certain seuil de fragmentation, les paysages mixtes de moins de 10 km² sont en transition, évoluant en faveur des composants majoritaires. Ainsi, le passage d'un paysage forestier vers un paysage agricole est progressif et fait apparaître une mosaïque imbriquée d'éléments des deux types. Mais dès que la forêt en représente moins de la moitié, la transition s'accélère. Des constats semblables ont pu être dressés sur des paysages en évolution naturelle.

Trajectoires simulées d'un paysage forestier évoluant vers un paysage agricole, la trajectoire 1 étant la plus probable

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Source : Geophysical Research Letters

Lecture : la phase 1 est celle qui conduit de 100 % de forêt à 50 % de forêt. Les nombres au-dessus des flèches entre chaque carreau représentent le temps d'attente moyen relatif entre deux étapes successives.

Ce type de modèle pourrait également être utilisé pour reproduire et analyser des transitions à la fois plus rapides dans le temps et comportant un plus grand nombre d'états intermédiaires, comme l'avancée de la désertification ou de l'urbanisation.

Source : Geophysical Research Letters

08:42 Publié dans Environnement, Forêts Bois, Territoires | Lien permanent | Tags : paysages, paysages agricoles, paysages forestiers |  Imprimer | | | | |  Facebook

14/01/2020

Contours et motivations de l'entrepreneuriat collectif dans la méthanisation agricole

Dans un article publié dans la revue Systèmes alimentaires, un chercheur de l’École de management de Normandie se penche sur l'entrepreneuriat collectif dans la méthanisation agricole, afin d'en caractériser les contours et les motivations. À partir de l'étude documentaire de 75 projets et de l'analyse approfondie de 4 d'entre eux, l'auteur identifie six modèles d'entrepreneuriat collectif résultant de l'association de trois types d'acteurs : des agriculteurs, des industriels et des collectivités locales. Il montre que cet entrepreneuriat est généralement un choix par défaut, motivé par la nécessité de disposer de suffisamment de matière méthanogène afin de faire fonctionner une unité rentable. Par ailleurs, lorsqu'une démarche collective s'avère nécessaire, les agriculteurs à l'origine du projet cherchent d'abord à s'associer avec leurs pairs, craignant que la gouvernance du projet et la valeur ajoutée ne leur échappent, si des industriels ou des collectivités locales venaient à y participer.

Les modèles d'entrepreneuriat collectif en méthanisation agricole

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Source : Systèmes alimentaires

Source : Systèmes alimentaires

14:39 Publié dans Agriculteurs, Territoires | Lien permanent | Tags : méthanisation, entrepreneuriat |  Imprimer | | | | |  Facebook

07/11/2019

L'innovation sociale comme levier du développement des territoires ruraux de montagne

Les territoires ruraux et montagneux marginalisés sont parfois des lieux d'innovation sociale. Dans un numéro de la Revue de géographie alpine, consacré à ce sujet, des chercheurs ont étudié trois initiatives associant innovation sociale et production de laine (Pôle Laine, Ardelaine et Terre de Laine). À travers ces exemples, il s’agissait pour eux de comprendre dans quelle mesure l'innovation sociale pouvait constituer une piste pour le développement des territoires de montagne. Les auteurs montrent que si les projets étudiés sont tous structurés autour de la filière laine, d'un territoire et d'innovations sociales (constitution d'une Scop pour porter le projet, etc.), ces éléments ne se mettent pas en place simultanément ou dans le même ordre selon les cas : tantôt c'est la volonté de re-développer la production de laine qui amorce le projet, l'ancrage territorial et l'innovation sociale ne venant que plus tard, tantôt l'ordre est inversé.

Chronologie comparée des ancrages des trois projets étudiés

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Source : Revue de géographie alpine

Dans tous les cas, ces initiatives ont enclenché des processus de développement local dépassant la seule production de laine (tourisme, culture, restauration, insertion sociale, etc.).

Source : Revue de géographie alpine

09:22 Publié dans Territoires | Lien permanent | Tags : innovation sociale, territoires ruraux, laine |  Imprimer | | | | |  Facebook

14/10/2019

Interroger le concept de « frontière » pour mieux se protéger contre les ravageurs des forêts

Dans une publication récente, une équipe de chercheurs britanniques se saisit du concept de « frontière » pour en étudier les implications dans la lutte contre les pathogènes forestiers. S'il est fréquemment utilisé dans le cadre des questions migratoires et des risques liés aux déplacements de populations, ce n'est pas le cas en matière de biosécurité et de transport des marchandises.

Cette approche innovante s'appuie sur l'analyse des pratiques et des discours des acteurs de la protection de la santé des arbres (État, ONG, entreprises, scientifiques, etc.), recueillis grâce à une trentaine d'entretiens semi-directifs et à des focus groups. Ceux-ci réunissaient des participants à des ateliers déjà impliqués dans une recherche pluridisciplinaire sur les nouvelles technologies pour la détection précoce des ravageurs et pathogènes.

L'analyse est centrée sur la Grande-Bretagne mais la notion de frontière, a priori facile à définir s'agissant d'une île, paraît plus complexe dès lors qu'il est question de matériel biologique et de ses modalités d'entrée et de dissémination. Les supports des pathogènes sont diversifiés (emballages en bois, bois transformés, plantes), tout comme leurs modes de transport (camions, porte-conteneurs, avions, voitures, etc.). Enfin, leur introduction sur le territoire peut se faire sous différentes formes, plus ou moins faciles à repérer : spores, œufs, larves, etc.

De ce fait, les acteurs interrogés placent la frontière, entendue comme point d'introduction et de contrôle, à différents niveaux et lieux en fonction des produits et des ravageurs, depuis les ports jusqu'aux pépinières. Les auteurs font dès lors émerger le concept de « frontière omniprésente » (everywhere), conduisant à adapter les modalités de lutte contre les introductions de ravageurs. Ils invitent également à renforcer les contrôles à l'origine.

Enfin, si la frontière est partout, la responsabilité de tous dans la prévention et la détection précoce est engagée. La santé de la nature étant un bien commun, les auteurs proposent d'adopter la notion de « frontière pour tous » (everyone) et de définir les rôles de chacun, inspecteurs, forestiers ou grand public, tout en pointant la nécessité d'un développement des savoirs. Ces travaux prennent un relief particulier dans le contexte du Brexit, les auteurs s'interrogeant sur l'arbitrage futur entre renforcement des frontières et libre-échange.

Muriel Mahé, Centre d'études et de prospective

Source : Forests