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12/05/2017

L'humanité carnivore, Florence Burgat

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Pourquoi consomme-t-on, aujourd'hui encore, de la chair animale ? Parce que "c'est dans l'habitude humaine", disent les uns, parce que "c'est bon" ou "vital" disent les autres. Loin de ces explications tautologiques, qui confondent cause et effet, F. Burgat (directrice de recherche à l'Inra), apporte des réponses résolument philosophiques, en analysant quelques pratiques et moments fondateurs de l'humanité carnivore. S'appuyant sur un large corpus de lectures (histoire, anthropologie, sociologie, droit, phénoménologie, témoignages, etc.), elle retrace les manières dont l'alimentation carnée a été expérimentée, pensée, théorisée et justifiée. Sa thèse est qu'il y a un solide continuum entre les temps anciens et les sociétés d'aujourd'hui, que la manducation de viande n'est ni naturelle ni innée : elle est le résultat d'une construction sociale et culturelle à travers les âges. Cette perpétuation du "meurtre alimentaire", hier localisé, aujourd'hui industrialisé, exprimerait le constant désir de l'humanité de se séparer radicalement de l'animalité. L'engraissement, la mise à mort, le démembrement, la préparation culinaire, l'incorporation et la digestion de non-humains seraient autant de manifestations réelles et symboliques des pulsions de supériorité humaine.

Au lieu d'opter pour une démonstration historique linéaire, l'auteure préfère se concentrer sur des moments clés du carnisme. Par exemple, elle questionne le statut de la chasse dans les communautés préhistoriques et montre que l'alimentation végétale y occupait une place bien plus importante qu'on ne le dit. Comparant diverses trajectoires civilisationnelles, elle décrit les processus de domestication, la codification des régimes carnés, les mythologies, l'apparition d'interdits sacrés ou profanes, et insiste sur les justifications gastronomiques qui déguisent et magnifient le meurtre alimentaire. Mais ce sont les rites sacrificiels qui sont au cœur de sa démonstration, F. Burgat retraçant d'abord le passage des sacrifices végétaux aux sacrifices animaux, puis la mutation des sacrifices propitiatoires en sacrifices alimentaires, dont l'objectif principal était d'assurer une consommation régulière de viande : très tôt, l'humanité a justifié ses tueries par de la théorie, l'offrande étant l'alibi de l'abattage. Également intéressantes sont les pages consacrées au cannibalisme, entre autres largement pratiqué par les Aztèques : elles rappellent que des hommes qui capturent et avilissent d'autres hommes, au point de les (mal)traiter comme des animaux, font sauter les verrous psychiques qui rendaient impensable le fait de les manger. L'ouvrage se termine par un chapitre prospectif, qui voit dans les viandes factices (steaks de protéines végétales, muscle in vitro, etc.) des substituts salvateurs. Selon F. Burgat, demain l'élevage s'effondrera mais la viande restera, et ces simulacres de chair maintiendront notre "cruelle arrogance" sans avoir à tuer les animaux.

Bruno Hérault, Centre d'études et de prospective

Lien : Éditions du Seuil

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10/05/2017

La fin du village. Une histoire française, Jean-Pierre Le Goff

Ce livre avait eu du succès lors de sa sortie voici cinq ans. Il nous revient aujourd'hui en version de poche, dans son texte intégral. L'auteur y décrit les transformations d'une communauté villageoise provençale (Cadenet), au tournant des années 1970 et 1980, cette monographie étant prétexte à une réflexion plus générale sur les mutations de la France rurale. Tous les aspects de la vie quotidienne y sont abordés, les plus anecdotiques comme les plus structurants, à travers de nombreux portraits et témoignages, croisés avec des analyses sociologiques et historiques.

Outre le constat d'un inexorable changement, qui met ce village sur une voie de modernisation identique à celle de tous les autres, l'auteur montre bien le hiatus croissant entre le village idéalisé et le village vécu, entre le "local" imaginé de loin par la société française et le "local" fabriqué par ceux qui le vivent. On y voit aussi que pour mieux supporter les incertitudes de l'avenir, de la mondialisation, des évolutions économiques et culturelles, du brassage des populations, les habitants du Cadenet d'aujourd'hui se racontent la belle histoire du "peuple ancien" et partent, avec le sociologue qui les confesse, à la recherche du temps perdu...

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Lien : Éditions Gallimard

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L'innovation agricole contribue au développement du capital social en zones rurales

C'est le constat principal d'une étude récemment publiée dans Intellectual Economics, qui cherche à mesurer l'impact de l'innovation technologique, en agriculture, sur le capital social en zones rurales méditerranéennes.

Si la relation inverse a déjà fait l'objet de nombreuses études (comment le capital social favorise-t-il la diffusion d'innovations ?), l'auteure, s'appuyant sur les principes qui ont sous-tendu les révolutions agraires de très nombreux pays méditerranéens, part de l'hypothèse que l'adoption d'innovations en agriculture favorise le développement du capital social de l'ensemble de la communauté rurale, via l'augmentation des revenus, le développement des échanges économiques et sociaux, l'élévation des compétences des agriculteurs. Elle utilise pour ce faire un modèle « bioéconomique » du capital social expliqué par trois types de variables couvrant les champs de l'innovation, les facteurs socio-économiques et environnementaux. L'estimation pour 21 pays du bassin méditerranéen, sur la période 2000-2011, révèle la contribution positive de l'innovation induite (irrigation, fertilisation) et de la mécanisation au capital social.

Source : Intellectual Economics

10:28 Publié dans Société, Territoires | Lien permanent | Tags : capital social, innovation, zone méditerranéenne, rural |  Imprimer | | | | |  Facebook

14/04/2017

La viande. Un peu, beaucoup, passionnément ou pas du tout ?, Jean-Michel Lecerf

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Notre alimentation est de moins en moins dangereuse, mais elle semble de plus en plus risquée. Les peurs alimentaires cernent le mangeur contemporain, soumis à une multitude de discours contradictoires, accablé d'expertises rivales. Cette cacophonie concerne tout particulièrement la viande, hier jugée indispensable à notre bonne santé, aujourd'hui accusée de tous les maux. Loin des préjugés et des emportements, l'intérêt de ce livre accessible, pédagogique, mais néanmoins complet et précis, est de porter un regard médical et scientifique sur tous les aspects liés à la consommation de viande : nutrition, santé, environnement, éthique, culture, conduites alimentaires, bien-être animal, etc. Son auteur, qui dirige le service de nutrition de l'institut Pasteur de Lille, sait distinguer l'essentiel de l'accessoire, prononcer des conclusions mesurées sur des sujets souvent controversés, et faire passer le maximum d'informations en un minimum de pages.

Un chapitre très intéressant revient sur les grands déterminants historiques et anthropologiques de l'omnivorisme humain, sur l'étroite association des composantes nutritionnelles et culturelles, sur le poids des habitudes nationales ou sociales. D'autres pages importantes, qui occupent une position centrale dans le livre et dans le raisonnement de l'auteur, traitent des méthodes épidémiologiques les plus couramment utilisées, des consommations de viande en quantité et en qualité, de ses caractéristiques nutritionnelles, de ses risques ou effets positifs pour la santé, étant entendu qu'aucun aliment n'est en soi « parfait », « mauvais » ou « indispensable ». On retiendra également les pages sur l'évolution du rapport Homme-Animal (qui modifie en profondeur les représentations de l'alimentation carnée) ou sur les conséquences environnementales et sanitaires de l'élevage de masse. Si J.-M. Lecerf conseille de limiter notre ration de viande, il recommande aussi et surtout l'omnivorisme, la diversité des denrées et la modération des portions, la variété des recettes et des approvisionnements.

Au total, sans angélisme ni catastrophisme, ce petit livre modeste supplante des ouvrages plus ambitieux et prouve, pages à l'appui, qu'« un aliment n'est pas seulement bon à manger, mais aussi à penser » (Lévi-Strauss).

Bruno Hérault, Centre d'études et de prospective

Lien : Éditions Buchet-Chastel

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Manifeste animaliste. Politiser la cause animale, Corine Pelluchon

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Les réflexions sur le rapport Homme-Animal sont aussi vieilles que les traces laissées, au fil de l'histoire, par la philosophie ou la littérature. Le sujet s'est réimposé au XIXe siècle, notamment en Angleterre, avant de se diffuser au monde entier. Dans notre pays, cette « question animale » monte en puissance, ces dernières décennies, à travers des débats publics, l'élaboration de normes ou des actions militantes. Aujourd'hui, une nouvelle étape s'amorce : « l'animalisme » frappe à la porte du système politique et tente de gagner des décideurs à sa cause. L'intérêt de cet ouvrage est d'incarner, de façon synthétique et claire, ce programme politique animaliste, cette profession de foi antispéciste, d'en exprimer l'essence et les principes.

La première partie rappelle les tenants et aboutissants de la « cause animale » : souffrances en élevage intensif puis en abattoirs, expériences de laboratoire, privation de liberté dans les zoos, exploitation économique sans précédent des animaux de rente, mais aussi reconnaissance de leur sentience, de leur droit d'avoir des droits, et souci croissant pour leurs conditions de vie. Victimes désignées de notre brutalité, les animaux seraient, pour l'auteure, le reflet d'une civilisation humaine violente, rendant nécessaire le passage à une société respectueuse de l'égal intérêt des humains et des non-humains.

La deuxième partie soutient l'idée d'une nécessaire politisation de cette cause animale. Habiter la Terre, c'est cohabiter avec tous les autres vivants, et si seuls les humains sont des citoyens à part entière, les animaux sont a minima des sujets politiques puisqu'ils ont des intérêts à défendre. Selon C. Pelluchon, la future société démocratique devra concilier droits de l'homme et respect des animaux, en inscrivant les préférences de ces derniers dans la définition du bien commun. Pour cela, toujours selon l'auteure, il faudra se doter d'une véritable théorie politique des capabilités animales, se démarquant du frileux juridisme administratif, tout juste bon à normer la taille des cages à poules...

La dernière partie, plus classique, recense des propositions concrètes que devrait mettre en œuvre l'État : fin de la captivité dans les cirques et les zoos, fermeture des delphinariums, suppression de la chasse à courre, interdiction de la corrida, de la fourrure et du foie gras, promotion du végétalisme et du véganisme, passage à l'élevage extensif, mise à mort douce en abattoirs, désignation de défenseurs des animaux dans les instances politiques représentatives. Le tout en veillant à indemniser les pertes subies par les groupes professionnels (éleveurs, industriels, commerçants, etc.) agissant en faveur de l'amélioration de la condition animale.

Bruno Hérault, Centre d'études et de prospective

Lien : Alma Éditeur

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13/04/2017

Des vies de pauvres. Les classes populaires dans le monde rural, Agnès Roche

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Sous ce titre, Agnès Roche (université Clermont Auvergne) rend compte d’une recherche, menée de 2011 à 2013, sur la pauvreté dans les campagnes du Puy-de-Dôme. Quatre territoires aux profils contrastés (plus ou moins pauvres ou « attractifs », plutôt orientés vers l’élevage ou vers les grandes cultures, etc.) ont été retenus. L'observation d'interactions avec les assistantes sociales du Conseil général et de la MSA a servi de porte d’entrée pour interroger des usagers réguliers des services sociaux, suivant la méthode des récits de vie. 110 personnes ont ainsi été longuement interviewées : 12 « jeunes relégués », 21 « retraités modestes », 33 « travailleurs pauvres en galère et éclopés de la vie » et 44 « paysans ».

La première moitié de l’ouvrage réorganise le matériau ainsi recueilli en une série de portraits, qui « essaient de rendre compte de l’histoire de la personne et de sa situation présente », en recherchant « la variété des individus, des situations et des trajectoires ». Les agriculteurs, eux, sont distribués en trois sous-ensembles. Tout d’abord ceux « en sursis », souvent proches de la retraite, qui « vivotent sur de petites exploitations (…) condamnés à une disparition proche et certaine », sans repreneur dans la famille. Ensuite des agriculteurs en survie, qui ont hérité d’exploitations de taille moyenne, difficiles à moderniser. Et enfin de « nouveaux paysans », souvent issus du monde rural, mais « non-héritiers » et à la recherche d’une nouvelle vie.

La deuxième partie, plus analytique, cherche à dégager les mécanismes de « reproduction sociale » que subissent les catégories populaires en milieu rural, notamment à l’école et dans la famille. L’accumulation d’anecdotes et de difficultés verse parfois dans une ornière assez misérabiliste. Mais elle rend bien compte d’existences à la fois précaires et surdéterminées par leurs conditions sociales, et souvent mal connues des décideurs publics, issus de milieux plus favorisés.

Florent Bidaud, Centre d’études et de prospective

Lien : Presses universitaires de Rennes

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Le marché halal ou l'invention d'une tradition, Florence Bergeaud-Blackler

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Dans cet ouvrage, Florence Bergeaud-Blackler (anthropologue au CNRS) s'intéresse à deux questions : « comment [la] convention du halal est-elle advenue et à quoi tient-elle ? », et « qu'est-ce que le monde du halal aujourd'hui ? ». À cette fin, son analyse porte sur l'histoire moderne de ce marché, les acteurs, intermédiaires et stratégies, allant à l'encontre du « mythe de l'histoire millénaire sur lequel repose la ''fiction du halal'' ». Elle en décrit le développement et cherche à en saisir les enjeux, mobilisant pour cela différentes approches et s'attachant tant aux aspects religieux qu'aux logiques économiques du système productif, de régulation et de consommation.

Le premier chapitre (« l'invention d'un marché ») décrit la naissance du marché halal et son évolution au cours des quarante dernières années, avec une attention particulière aux conditions socio-économiques et politiques en jeu. Le deuxième porte sur l'« invention d'une norme » halal, depuis les directives du Codex alimentarius jusqu'au modèle ummique (« le halal par les musulmans ») et ses liens avec la finance islamique, en passant notamment par le modèle malaisien inclusif et le rôle des Émirats arabes unis. Le troisième chapitre s'intéresse quant à lui au développement du marché du halal en France et le quatrième à l'invention du « consommateur musulman ». Y sont décrites les modalités du contrôle des produits et des entreprises, puis le prolongement de cette surveillance jusqu'aux conduites des consommateurs, le halal ayant ainsi évolué d'une « règle appliquée à un produit alimentaire » vers un « espace normatif » s'appliquant aux individus. Enfin, le dernier chapitre passe en revue plusieurs controverses françaises (abattage, restauration collective, etc.).

Cet ouvrage met en lumière les dynamiques passées et présentes et décrit le rôle d'acteurs clés méconnus, en particulier les organismes certificateurs et les associations de consommateurs musulmans. Il met également en évidence les implications sociétales de la diffusion du modèle ummique, reposant sur « une tradition inventée qui fait table rase du passé, de l'héritage et de la transmission ». Plus généralement, l'auteure montre que ce marché relève « indissociablement d'un phénomène religieux et capitaliste », et que la rencontre entre néolibéralisme et fondamentalisme islamique, deux idéologies fortes du XXe siècle, a permis le développement de ce syncrétisme.

Julia Gassie, Centre d'études et de prospective

Lien : Seuil

16:05 Publié dans Alimentation et consommation, Société | Lien permanent | Tags : marché halal |  Imprimer | | | | |  Facebook

12/04/2017

Anorexie et boulimie : une analyse intersectionnelle

La Revue française de sociologie publie un article sur les troubles comportementaux et alimentaires qui exploite les données collectées en 2008, lors des Journées d'appel de préparation à la défense, par l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies, dans le cadre de l'enquête sur la santé et les consommations ESCAPAD. Dans la lignée des études sur « l'intersectionnalité », les auteurs s'interrogent sur l'imbrication de différents rapports sociaux (rapports de classe, de genre, d'âge), dans ces pathologies qui concernent plus particulièrement des jeunes filles de milieux aisés. Ils mettent en avant, comme explication, « un usage ''pathologique'' des normes d'excellence, en réponse aux tensions rencontrées à cet âge ».

Source : Revue française de sociologie

16:00 Publié dans Alimentation et consommation, Société | Lien permanent | Tags : anorexie, boulimie, rapports sociaux |  Imprimer | | | | |  Facebook

15/03/2017

La désindustrialisation et la désagricolisation de la société française amplifient la métropolisation

La métropolisation de la société française, dans un contexte de désindustrialisation, modifie les dynamiques territoriales d'emploi. Les évolutions constatées au cours de la décennie écoulée, et leurs impacts sur les métiers, devraient s'amplifier d'ici 2022, selon l'analyse que vient de publier France Stratégie. Croisant les évolutions démographiques, les dynamiques sectorielles et la prospective des métiers et des qualifications à 2022, l'étude met en évidence les défis auxquels seront confrontées les zones rurales dans la décennie à venir.

Alors que la concentration des emplois en zones urbaines bénéficiait, jusqu'en 2000, à l'ensemble des villes (notamment aux petites et moyennes), on assiste depuis à une évolution divergente, aggravée depuis la crise de 2008 : les aires urbaines de moins de 100 000 habitants perdent régulièrement des emplois, alors que les créations se concentrent dans la douzaine de pôles urbains de plus de 500 000 habitants.

Taux de croissance annuel moyen de l'emploi en fonction du taux d'urbanisation

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Source : France Stratégie

Par ailleurs, ces évolutions globales masquent des dynamiques à l’œuvre en termes de types d'emplois et de métiers, qui pourraient encore amplifier les contrastes territoriaux : les métiers de l'agriculture et de l'agroalimentaire, concentrés dans les zones peu urbanisées (voir sur ce thème une note de l'Insee), sont attendus en recul dans les prochaines années. À l'inverse, les postes de cadres, les métiers du numérique, des soins aux personnes, de l'hôtellerie sont en fort développement et particulièrement représentés dans les grands pôles urbains. Dans ce contexte, les zones rurales perdent en attractivité et l'accès aux services devient plus difficile, comme l'illustre le choix de certains agriculteurs d'habiter en ville et non plus sur leur exploitation.

L'analyse pointe également le fait que les métropoles les plus attractives et dynamiques sont celles du grand quart sud-ouest, combinant les activités cognitives (technologies, recherche, industries de pointe) et présentielles (liées aux populations et au tourisme). L'effet d'entraînement des métropoles sur leur périphérie doit toutefois être mieux étudié.

Évolution de l'emploi des 25-54 ans entre 2006 et 2013, par aire urbaine

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Source : France Stratégie

Enfin, l'auteur s'interroge sur les dynamiques à plus long terme et notamment sur l'impact du numérique sur l'organisation spatiale du travail, permettant d'entrevoir des pistes d'action publique en faveur des zones actuellement à l'écart des dynamiques métropolitaines.

Muriel Mahé, Centre d'études et de prospective

Source : France Stratégie

10:05 Publié dans Société, Territoires, Travail et emploi | Lien permanent | Tags : métropolidation, france stratégie, emploi |  Imprimer | | | | |  Facebook

14/03/2017

Sciences, savoirs et savoir-faire des agriculteurs : quels regards porter sur le passé ?

Dans le dernier numéro de Zilsel, Jérôme Lamy (CNRS) livre une rétrospective de la sociologie rurale française depuis les années 1950. Sa revue de littérature est menée au prisme des « savoirs ruraux ». Pour l’auteur, cette notion recèle une « part d’ambiguïté » puisqu’elle « renvoie aussi bien aux travaux scientifiques » qu’aux « savoirs dit "traditionnels" ». Il s’agit pour lui d’examiner comment se recomposent les liens entre modernisation et légitimité de ces savoirs.

Dans la phase d’institutionnalisation de la sociologie rurale, autour des travaux de H. Mendras, les savoirs ruraux sont peu analysés, sinon « en passant », pour suggérer comment ils sont supplantés par le développement d’une agriculture rationnelle, hautement mécanisée et technicisée. À partir des travaux inspirés par l’ethnographie des pratiques de P. Bourdieu, dans les années 1970, ils sont étudiés de façon plus approfondie, jusqu’à contribuer, dans la dernière période (années 1990), à la mise en valeur d’une « modernisation alternative » plus respectueuse de l’environnement, notamment dans les travaux du département SAD de l’Inra.

Il est intéressant de lire, en parallèle, un article récent d’OIessia Kirtchik sur l’institutionnalisation et le déclin de l’économie rurale entre 1950 et 1985, moment où cette spécialité « nationale », portée par les agronomes d’État, cède le pas à des approches « généralistes » menées dans un cadre d'analyse néo-classique.

Par ailleurs, signalons une contribution de Jacques Caplat (EHESS) dans la revue Histoire et sociétés rurales. À partir d’enquêtes sur la sélection végétale paysanne, l’auteur soutient que les savoirs paysans « témoignent d’une créativité scientifique réelle », mais sans doute, faute de formalisation écrite, négligée quant à sa contribution passée à l’innovation agricole.

Florent Bidaud, Centre d’études et de prospective

Sources : Zilsel, Histoire et sociétés rurales, Revue d'anthropologie des connaissances

10/03/2017

L'agriculture en représentations(s). Luttes médiatiques, luttes syndicales

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Souvent, les opinions mènent le monde, et les images de la réalité sont plus fortes que cette réalité même. C'est pourquoi les sciences sociales s'intéressent beaucoup aux visions collectives, aux représentations mentales véhiculées par les acteurs, les médias ou les institutions. Les représentations des métiers ont été particulièrement étudiées, à commencer par celles de la profession agricole, avec néanmoins un désintérêt croissant pour ce sujet depuis une trentaine d'années, s'expliquant par la disparition des figures attachantes et idéalisées de l'ancienne paysannerie. Ce numéro thématique d'Études rurales entend relancer ce champ de recherche, en proposant une dizaine d'articles d'ethnologues, de politistes et de sociologues. Ce sont plus précisément les liens avec le journalisme de presse écrite qui sont auscultés, à travers un large éventail de figures agricoles, de terrains d'observation et de témoignages de luttes.

Un texte traite de l'Agence de presse libération-paysans (APL-P), un autre analyse le positionnement mi-syndical mi-commercial du journal L'Agriculteur normand, un autre encore décrit les stratégies médiatiques de l'Association des producteurs de lait indépendants (APLI). Intéressantes également sont les pages sur l'évolution des images des femmes dans la presse agricole bretonne, sur les conceptions agrariennes et identitaires d'Agriculture et vie, ou celles sur la place occupée par la Confédération paysanne et ses leaders dans la presse nationale. Le traitement médiatique des maladies professionnelles liées aux pesticides intéressera aussi le lecteur, ainsi que l'article consacré aux techniques de réappropriation de l'espace médiatique par les éleveurs confrontés aux marées vertes.

Plusieurs conclusions générales peuvent être tirées de ces études de cas. Tout d'abord, le pluralisme du monde agricole est de plus en plus tangible, chacune de ses composantes se construisant ses propres espaces et canaux d'expression. En second lieu, la professionnalisation de la relation avec les médias est évidente, rapide, efficace. Troisièmement, les journalistes ont un surintérêt marqué pour les modèles agricoles alternatifs, ce qui ne les empêche pas, simultanément, de continuer à peaufiner l'imagerie traditionnelle d'un "paysan modèle". Enfin, la médiatisation recèle ses pièges et contradictions : dans une société saturée de discours et de symboles, on ne peut pas ne pas communiquer, ce qui pousse constamment les agriculteurs à surjouer leurs mises en scène et leurs exercices de représentation.

Bruno Hérault, Centre d'études et de prospective

Lien : Éditions de l'EHESS

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15/02/2017

Les réformes agraires dans le monde

La Revue d’histoire moderne et contemporaine consacre son dernier numéro aux réformes agraires. Le sujet, trop souvent circonscrit à la deuxième moitié du XXe siècle en Occident, est ici élargi à d'autres périodes et à différentes zones géographiques (Europe, Chine, Maghreb, Mexique).

Ce dossier thématique ne se limite pas à la question de la propriété du sol et à sa répartition : la réforme agraire y est comprise dans une acceptation large, les historiens s’intéressant aussi aux conditions de mise en valeur de la terre et aux multiples processus menant à ces réformes. À titre d'exemple, ils interrogent la Révolution française en tant que révolution agraire. Indéniablement, l'abolition des servitudes personnelles et des droits seigneuriaux, l'égalité des droits, la mise en vente de 10 % des superficies agricoles sous forme de biens nationaux et l'accès élargi à la propriété constituent des émancipations agraires. Cependant, les auteurs démontrent que les structures agricoles et la société paysanne ne sont pas sorties radicalement transformées de la Révolution. Ces changements ne se mettront en place qu'au fil des décennies suivantes.

Ce numéro présente une synthèse réussie des réformes agraires en Europe, en analysant les interactions, les convergences et divergences entre les différents processus dans chacun des pays. Dans un second temps, des études de cas approfondies abordent successivement : la réforme agraire au Mexique puis celle sous la Seconde République espagnole ; les réformes postcoloniales au Maghreb ; les politiques agraires de la Révolution chinoise.

Le dossier se conclut par un article sur la question de « l’accaparement des terres » (land grabbing), analysé comme une « contre-réforme » agraire. Une approche comparative historique de ce phénomène, avec des processus antérieurs, est ici développée. Ce dernier article montre la nécessité d’une véritable approche historique de l'accaparement et son auteur appelle à une plus grande participation des historiens à l’analyse de ce mouvement.

Céline Fabre, Centre d'études et de prospective

Source : Revue d'histoire moderne et contemporaine

11:17 Publié dans Société, Territoires | Lien permanent | Tags : foncier, histoire, réformes agraires |  Imprimer | | | | |  Facebook

13/02/2017

Commerces de proximité alimentaires : les cas des crémiers-fromagers et des marchés de plein vent

La revue Ethnologie française publie, dans son premier numéro de 2017, un ensemble d'articles consacrés au commerce de détail, abordé dans ses dimensions historiques, sociales et spatiales. Si le commerce de détail fait l'objet, depuis quelques années, de travaux croissants, notamment en lien avec la ville, les « gens de commerce » sont peu abordés par la recherche. Ce numéro a donc pour objectif de « mettre la focale sur les membres d'un groupe professionnel méconnu », d'« aborder leur travail sous l'angle de leur professionnalisme » et d'« appréhender la manière dont ils subissent et utilisent la ville ». Les commerces alimentaires y sont abordés à deux reprises.

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Le premier article s'intéresse aux crémiers-fromagers. S'appuyant sur une centaine d'enquêtes menées entre 2011 et 2014, l'auteure met en lumière le renouveau de ce commerce spécialisé, qui participe « de l'évolution des pratiques alimentaires urbaines et des nouvelles représentations du lien des aliments à l'espace ». Ce renouvellement a été marqué par le retour de la boutique (années 2000) et par une « gastronomisation de la profession ». Répondant aux attentes nouvelles des consommateurs urbains, ces évolutions s'appuient sur la valorisation du savoir-faire des commerçants, sur une plus grande proximité et une « réassurance » (informations sur le produit, sa provenance, ses conditions de production agricole et de fabrication, etc.), sur une réponse personnalisée, adaptée aux modes de vie (ex : snacking), etc. Les crémiers-fromagers s'insèrent également dans les politiques urbaines (aménagement, promotion touristique). Toutefois, ils sont confrontés à une uniformisation de l'offre, liée aux évolutions des secteurs de production et du commerce de gros, et cherchent à se différencier avec des produits étrangers rares ou l'exclusivité de la vente de produits locaux. Enfin, notons que cette forme d'artisanat est rare voire absente des communes rurales, banlieues, communes périurbaines non gentrifiées, petites villes et villes moyennes en difficulté.

Le second article présente les résultats d'enquêtes, conduites dans le cadre d'une thèse en géographie, auprès de commerçants alimentaires de marchés de plein vent de Rhône-Alpes. Il apporte des éclairages intéressants sur « leurs mobilités, sociales et géographiques, ainsi que les critères personnels qui dessinent leurs choix d'ancrage », et plus largement sur « les dynamiques en cours dans la fabrique de la ville ».

Julia Gassie, Centre d'études et de prospective

Source : Ethnologie française

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« Classes sociales au foyer », de la cuisine ouverte en HLM aux maisons d’agriculteurs

La dernière livraison des Actes de la recherche en sciences sociales est consacrée à l’espace domestique et à sa place dans les rapports de classes et de genres.

Étant donné le rôle des repas dans l’organisation du travail ménager, la question alimentaire affleure dans plusieurs articles. Ainsi, dans l’étude de Pierre Gilbert (université Paris 8) sur l’introduction de la cuisine ouverte dans les appartements des cités HLM, un intérieur « à l’américaine » paraît peu compatible avec la préparation de plats élaborés, salissants et très aromatiques. Cette nouvelle architecture, qui permet de gagner des mètres carrés habitables, accompagne « un processus plus large de transformation des habitudes culinaires en milieu populaire », vers la consommation de plats préparés et/ou surgelés. Ses effets sur le monde privé des classes populaires ne sont cependant pas mécaniques : loin de les aligner sur le mode de vie des classes moyennes, la cuisine ouverte fait l’objet de différentes résistances ou « réappropriations hétérodoxes », que l’article analyse finement.

Gilles Laferté (Inra) s’intéresse lui aux résidences des agriculteurs céréaliers du Germanois (nord-est de la France), en voie « d’embourgeoisement ». L’auteur, qui a visité une cinquantaine de maisons, décrit différents intérieurs dans le détail. Le grand pavillon, souvent auto-construit ou revalorisant des bâtiments de ferme plus anciens, constitue « la forme dominante de l’habitat agricole ». Ces bâtisses démesurées renvoient à « un art classique du recevoir », « faisant de son propriétaire le continuateur historique de la souche familiale », alors même que les occasions de se réunir sont devenues rares. Si habiter dans un château demeure inenvisageable – plus par modestie que par manque de moyens –, les agriculteurs s’emploient à « ennoblir leur pavillon » en usant de divers artifices : pignons, décoration intérieure, mise en valeur d’objets du patrimoine paysan, etc. L’auteur montre que leurs goûts évoluent au contact de ménages néo-ruraux « gentrifieurs », vers des formes proches de la maison de vacances (baies vitrées, terrasses en teck, etc.).

Florent Bidaud, Centre d’études et de prospective

Source : Actes de la recherche en sciences sociales

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16/01/2017

Végétaliser en ville : indicateurs, outils de financement et gouvernance des projets

L’Institute for climate economics (I4CE – initiative de la Caisse des dépôts et de l'Agence Française de Développement) a publié fin 2016 une synthèse sur la nature en ville. Quels bénéfices en attendent les acteurs de l’urbanisme ? Quels financements sont privilégiés dans les projets existants ? Quels indicateurs et quelles modalités de gouvernance recommander ? Pour répondre à ces questions, Alexandre Tavin et Alexia Leseur se sont appuyés sur huit études de cas, en Europe et aux États-Unis.

Si les bénéfices « dépendent du type d’espaces végétalisés (trames vertes, forêts et parcs, jardins, friches, linéaires, toits végétalisés », les auteurs extraient d’une revue de littérature des éléments d’appréciation des services rendus par le végétal en ville : rôle de l’arbre dans la réduction des îlots de chaleur urbains et la lutte contre le ruissellement, valorisation durable des ressources avec la filière bois-énergie et les déchets verts, sécurité alimentaire et maintien de la biodiversité avec l’agriculture urbaine, etc.

« Évaluer les services rendus par les écosystèmes permet de les intégrer à l’analyse coûts-bénéfices en phase initiale de projet urbain, ou contribuer à enrichir une analyse multicritères, qui peuvent alors agir comme outil d’aide à la décision ». Mais « la monétarisation de ces effets, et par là la capacité d’auto-financement des projets, sont encore très limités ». Ces projets reposent largement sur des fonds d’origine publique. L’étude passe en revue les différents échelons de financement disponibles en France (collectivités locales, État et agences de l’État, Union européenne).

Dans un contexte général de budgets publics contraints, la comparaison internationale met en évidence, outre la formule récurrente des partenariats public-privé, des modalités plus innovantes : procédures accélérées d’obtention de permis de construire (Green Permit Program de Chicago), combinaison de contrainte réglementaire et d’incitation par crédit d’impôt à Bâle, finance carbone et obligations vertes (Perth, Deli, Santa Monica), par exemple.

Florent Bidaud, Centre d’études et de prospective

Source : Institute for climate economics

09:37 Publié dans 4. Politiques publiques, Agriculteurs, Société | Lien permanent | Tags : ville, végétalisation, agriculture urbaine |  Imprimer | | | | |  Facebook