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11/12/2019

La France gastronome. Comment le restaurant est entré dans notre histoire, Antoine de Baecque

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En 1765, Mathurin Roze de Chantoiseau sert une volaille au gros sel sur un guéridon de marbre dans une boulangerie de la rue des Poulies. Premier des « restaurateurs », il brave ainsi les interdits de l'Ancien Régime empêchant tout particulier, traiteur ou tavernier de nourrir ses semblables dans un lieu fermé pourvu de tables individuelles. Ce nouveau type d'établissements se diffuse ensuite rapidement, une clientèle de plus en plus large appréciant les plats variés, à prix fixes, choisis dans un menu. Avec la Révolution, les nombreux cuisiniers des princes émigrés s'établissent à leur compte et accélèrent le passage de la gastronomie aristocratique codifiée à la cuisine bourgeoise plus inventive.

De l'Empire jusqu'au début des années 1820, le Palais-Royal est l'épicentre de cette restauration française, et même mondiale : associant le régal du ventre aux plaisirs du jeu et de la chair, c'est là que se décident l'horaire du dîner, l'ordre des plats, leurs présentations, les manières de nommer et tarifer. Un trio célèbre marque cette époque : Carême, inventeur de la toque et premier cuisinier vedette de l'histoire ; Grimod de La Reynière, précurseur de la critique gastronomique ; Brillat-Savarin, philosophe hédoniste et théoricien du sensible.

Rien qu'à Paris, on compte trois cents « restaurants » en 1804, un millier en 1825, deux mille en 1834. En 1835, le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française. Durant les années 1820-1840, les établissements les plus fameux migrent sur le « Boulevard parisien », entre la Bastille et la Madeleine. Caché des regards extérieurs, dans un entre-soi élitiste et mondain, le luxe de la table restauratrice devient un spectacle partagé, créateur de connivences et de distinctions sociales, le tout ponctué de notes exorbitantes.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les restaurants se diffusent dans tout le pays et dans tous les quartiers des villes, de façon variable selon leurs statuts et leurs clientèles : restaurants « à la carte » réservés aux fortunés, « à prix fixe » pour les bourses moyennes, « bouillons » pour les moins argentés. Les « brasseries », quant à elles, se développent surtout après 1870 et la perte de l'Alsace-Lorraine, faisant revivre les provinces perdues à travers leurs spécialités culinaires... arrosées de flots de bière. Et alors apparaît Escoffier, créateur de la pêche Melba, ancien responsable des cuisines de l'armée du Rhin, qui impose une division du travail inspirée du fonctionnement militaire, avec ses « chefs », « brigades », « fusils » et « coups de feu ». Plus tard, associé à César Ritz, il introduit le restaurant dans les palaces, permettant aux élites internationales de venir – dans le confort et la discrétion – festoyer à la française.

À la fin du XIXe siècle, à Paris, sur près d'un million d'habitants, cent mille dînent quotidiennement au restaurant. Plus généralement, 130 ans seulement après le coup d'éclat de Roze de Chantoiseau, la France dispose d'une large gamme d'établissements, en tous lieux, de tous décors, pour toutes cuisines, où l'on rassasie les panses en faisant la conversation, et synonymes de « francité » dans le monde entier.

Bruno Hérault, Centre d'études et de prospective

Lien : Éditions Payot

13:21 Publié dans Alimentation et consommation, Société | Lien permanent | Tags : de baecque, restaurant, gastronomie |  Imprimer | | | | |  Facebook

08/02/2018

Des mots à la bouche. Le journalisme gastronomique en France, Sidonie Naulin

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La télévision, la presse, l'édition, Internet, l'événementiel, les cours pour particuliers sont autant de secteurs qui illustrent l'engouement pour la cuisine, son omniprésence ressentie dans les médias depuis les années 2000, et l'apparition d'une nouvelle forme d'amateurisme gastronomique. Des mots à la bouche a pour objet de « comprendre comment sont fabriqués les dispositifs médiatiques, et notamment journalistiques » qui soutiennent et encouragent cet engouement. Ce sont ainsi les médias comme « dispositifs d'intermédiation marchande » qui sont étudiés, et en particulier leurs fonctions de mise en visibilité des biens, de réduction de l'offre pour faciliter les choix des consommateurs et de valorisation des biens exposés.

Pour cette riche et dense enquête sur le journalisme gastronomique, S. Naulin a mobilisé des méthodes variées : analyse de productions médiatiques, entretiens biographiques ou organisationnels, observations, production et exploitation de données quantitatives. Elle s'intéresse aux individus (échelle microsociologique), aux entreprises et professions (échelle mésociologique), et aux évolutions culturelles et économiques (échelle macrosociologique). Six chapitres rendent comptent de ces travaux. Les dispositifs médiatiques et leur évolution historique sont abordés dans les trois premiers : variations du positionnement du magazine Cuisine et Vins de France de 1947 à 2010 (chapitre 1), marché de la presse culinaire depuis les années 1980, et en particulier le lien entre stratégies des éditeurs, organisation du travail et qualité du produit (chapitre 2), blogs culinaires, tenus par des amateurs se positionnant aux frontières du journalisme gastronomique (chapitre 3).

Les trois chapitres suivants traitent des journalistes gastronomiques. Un portrait de ce groupe (modes d'accès au métier, types de « professionnalité », constitution des identités professionnelles) est dressé dans le quatrième chapitre. Le cinquième, quant à lui, s'intéresse à la construction de l'information en matière de restaurants et met en évidence son caractère collectif, avec un accord global sur le choix des sujets et leur angle de traitement. Enfin, le dernier chapitre est consacré à la construction de la notoriété des évaluateurs, à travers les trajectoires de singularisation d'Henri Gault et Christian Millau (années 1970), de François Simon (années 1990), et d'Alexandre Cammas et Luc Dubanchet (années 2000).

Julia Gassie, Centre d'études et de prospective

Lien : Presses Universitaires de Rennes

10:29 Publié dans Alimentation et consommation, Société | Lien permanent | Tags : naulin, journalisme, gastronomie |  Imprimer | | | | |  Facebook

08/06/2017

La gastronomie est-elle une marchandise culturelle comme une autre ? La gastronomie française à l'Unesco : histoire et enjeux, Julia Csergo

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En 2010, le repas gastronomique des Français était inscrit sur la liste représentative du Patrimoine culturel immatériel (PCI) de l'Unesco. De 2008 à 2010, Julia Csergo a été responsable scientifique du dossier et, six ans après cette inscription, elle livre dans cet ouvrage une analyse réflexive sur la pratique qu'elle en a eue, et invite à « réinvestir les résultats de cette réflexion dans une nouvelle action faite de propositions ». À l'appui de ce travail critique, elle rassemble, au fil de trente-six chapitres, de nombreux éléments de connaissance, de chronologie et de contextualisation. Alors que la gastronomie ne fait pas l'objet d'une définition commune en France, cet ouvrage permet en particulier de mieux cerner les enjeux culturels, sociaux et économiques dont elle est porteuse.

Les premiers chapitres mettent en évidence comment, au-delà du mot « gastronomie », « la recherche et l'affirmation d'un bien manger » ont fait partie des formes d'expression de la nation en construction : une synthèse s'est faite autour d'un « art de la bonne chère », non pas réservé aux élites, mais qui s'est diffusé à l'ensemble du corps social. Pour l'auteure, la gastronomie est ainsi un domaine culturel, à la fois expression, pratique, industrie produisant des biens, et patrimoine.

Alors que, en 2015, 10 % des 291 inscriptions sur la liste du PCI relèvent de patrimoines alimentaires et gastronomiques, et signent la construction progressive d'un patrimoine culturel alimentaire, les chapitres suivants montrent la difficulté à faire reconnaître la gastronomie (et plus généralement l'alimentation) dans le domaine culturel à l'Unesco. Cela explique, en partie, les difficultés et spécificités du dossier français, premier à se positionner sur ce domaine et le seul à ne pas s'incarner dans une « matérialité » (savoir-faire, fêtes, pratiques rituelles, etc.). Dans tous les autres dossiers, les produits et/ou les cuisines occupent une place centrale, les plans de sauvegarde incluent les enjeux économiques et commerciaux, et de multiples communautés sont détentrices du patrimoine, avec une place croissante des professionnels.

J. Csergo conclut son ouvrage par un appel à la mise en place d'une politique culturelle publique de la gastronomie, sachant que des politiques culturelles de soutien aux filières (alimentaires, agricoles, artisanales) sont mises en œuvre par un nombre croissant de pays.

Julia Gassie, Centre d'études et de prospective

Lien : éditions Menu Fretin

09:11 Publié dans Alimentation et consommation, Société | Lien permanent | Tags : patrimoine, unesco, repas gastronomique, gastronomie |  Imprimer | | | | |  Facebook